Le massacre de la Saint-Valentin

 

Ô Roméo ! Roméo ! Pourquoi es-tu Roméo ?

 

Bref vous l'aurez compris, c'est la Saint-Valentin !

 

C'est une fête d'origine britannique, qui daterait environ du 14ème siècle, époque où le pays était encore catholique, et qui n'est arrivée en France que bien plus tard, vers le 19ème siècle.  De nos jours, fête des amoureux par excellence, son origine et son histoire, relativement floues, seront certainement abordées un peu partout. Aussi je vais vous parler, quant à moi, d'une toute autre histoire.

 

Le 14 février a parfois été le théâtre d'événements bien moins romantiques et bien plus effrayants que celles des Valentins et Valentines s'échangeant des cartes enamourées. 

 

Il y a bien sûr le fameux massacre du 14 février 1929, à Chicago, orchestré par le célèbre Al Capone. Mais si on remonte encore dans l'histoire, que l'on remonte même beaucoup, nous trouverons traces du massacre des juifs à Strasbourg, en 1349. Les informations sur ce fait historique sont éparses, les quelques témoignages divergent et sont à prendre avec des pincettes, mais il n'en reste pas moins que les faits historiques sont malheureusement réels. Aussi j'ai pris la liberté de romancer quelque peu cet événement, en m'appuyant sur de nombreux documents, afin de vous raconter ce qu'il s'est passé ce jour là. Nous allons partager une semaine de la vie de Samuel et Rachel, qui sont des personnages fictifs, les autres noms cités étant des personnages réels, présentés dans le rôle qu'ils ont effectivement joué à cette époque.

 

"Nous sommes en 1349, à Strasbourg. Samuel et Rachel font partie de la communauté juive de la ville. Ils vivent dans un quartier où l'on a jugé bon de regrouper tous leurs semblables, et mènent une vie plutôt paisible malgré leur statut. Pourtant cette année qui débute à peine ne se présente pas sous les meilleurs auspices. La peste noire ravage l'Europe, même si elle n'a pas encore atteint Strasbourg. Les révoltes contre les juifs se multiplient un peu partout, mais Samuel  se sait à l'abri de ces dangers dans sa ville. Bien sûr il sait une partie de la population hostile à leur égard, mais cela a toujours été le cas, au travers des âges. Il a toujours vécu ainsi, et se considère presque comme un citoyen à part entière. Bien sûr il n'a pas eu le choix de son métier, mais il s'en accommode très bien. Son activité de prêteur sur gage lui permet de faire vivre sa famille tout à fait convenablement, tout comme la majorité de ses condisciples le font.

 

Il est vrai que ce n'est pas un métier facile. Il passe une bonne partie de son temps à devoir réclamer les sommes dues par les villageois, essentiellement les artisans de la villes, bouchers et tanneurs en tête.

 

Ce matin du 9 février, il feuillette les dernières lettres de créances établies, sans pour autant parvenir à se concentrer, son esprit est ailleurs. Inquiet il repense aux dernières conversations qu'il a eu avec ses voisins et ses amis. Une colère sourde gronde dans l'Empire, une colère dirigée contre eux, contre les juifs. Il secoue la tête, dépité. Il ne comprend pas comment les gens peuvent arriver à croire que son peuple puisse empoisonner les rivières, les fontaines et les puits, afin de conduire le mal noir jusqu'aux portes de leurs foyers. Et pourtant c'est ce qu'il se passe, et le peuple catholique réclame la tête du peuple juif.

 

Il a pensé fuir ailleurs, mais ne sait pas où il irait. Et puis il a confiance dans le Conseil d'Etat de Strasbourg, dirigé par l'Ammeister[1]  Pierre Schwarber et les Stadtmeister[2] Conrad Von Wintertur et Gosse Sturm. Pierre Schwarber n'a-t-il pas d'ailleurs ordonné depuis peu à ce que leur quartier soit fermé et gardé par des hommes armés ? Ce qui le conforte dans sa décision de rester. Et puis il paie un tribu conséquent en taxes pour mériter cette protection. Il croit en cet accord, et s'y fie totalement.

 

Ce qu'il ne sait pas en revanche, c'est que pendant qu'il est ainsi plongé dans ses pensées, l'agitation croît d'heure en heure en ville. Bien que le conseil essaie depuis un moment déjà de faire taire les rumeurs contres les juifs, en tentant d'expliquer également le bénéfice commercial que leur présence engendre, les strasbourgeois font la sourde oreille. Les artisans qui font partie des corporations de métiers sont les plus fervents adversaires des juifs. Il ne faut pas oublier que ce sont les plus endettés auprès d'eux.

 

Ce lundi là donc, plusieurs hommes de ces confréries se réunissent devant les portes de la cathédrale de Strasbourg pour réclamer la condamnation de tous les juifs de la ville à Pierre Schwarber. Celui-ci refuse et se fait alors accuser d'être à la solde des juifs. Il riposte en faisant arrêter tous les agitateurs. Tous ? Non ! Car l'un d'entre eux réussi à s'échapper, scellant ainsi le destin de Samuel ainsi que de tous les autres juifs. Il réussit à réunir toutes les corporations, et face à ce soulèvement, le Conseil ne peut plus rien, et est obligé de se dissoudre. Il est remplacé le lendemain même. En trois jours le nouveau Conseil est élu, prête serment et condamne à l'exil et à la confiscation de ses biens celui qui a osé s'interposer. Pierre Schwarber quitte Strasbourg pour toujours.

 

Mal informés ou trop confiants, Samuel et Rachel ne bougeront pas, tout comme la plupart des habitants du ghetto.

 

Nous sommes le samedi 14 février, jour de Chabbat. Samuel regarde Rachel, qui supervise le choix des tenues vestimentaires de leurs deux enfants, en souriant. Soudain une rumeur inquiétante emplie les rues du quartier. Le bruit enfle, ce sont des cris de rage,  des cris qui réclament vengeance, auxquels se mêlent bientôt des cris de peur, puis de douleur. Les partisans du nouveau Conseil ont franchi les portes du ghetto et menacent de mort tous ceux qui refuseront d'abjurer leur foi. Certains cèdent, mais le plupart refusent. Samuel fait partie de ceux-là. Il se tien debout devant sa femme, elle-même entourant ses enfants de ses bras, faibles remparts face à la fureur des assaillants. Puisqu'ils refusent d'épouser la foi catholique, ils sont emmenés de force. Bousculés, poussés avec les autres, réunis au milieu de la rue tel un troupeau que l'on conduit à l'abattoir. Samuel tente de protéger sa famille, en vain. Ils sont séparés. Dans un vacarme assourdissant les rangs de prisonniers augmentent. Il en reconnaît certains, se demande si il a l'air aussi hagard qu'eux. Alors que lentement le groupe avance, les villageois se jettent sur eux, certains déchirant leurs vêtements dans l'espoir d'y trouver quelques pièces. L'heure est à la folie. Il suit les autres, sans bien comprendre, cherchant désespérément une échappatoire. Mais son espoir sera de courte durée.

 

Alors qu'il franchit le seuil du cimetière israélite, ses yeux se posent sur l'immense bûcher qui y trône. Ses poings et sa mâchoire se serrent. Son regard parcourt la foule dans le fol espoir d'y retrouver les siens avant le moment fatidique. Soudain un hurlement, le carnage a commencé. Ses compatriotes sont jetés sans ménagement, les uns après les autres dans le brasier, sans autre forme de procès. Mais l'hommes sait se montrer toujours plus cruel, et c'est avec horreur qu'il assiste aux baptêmes forcés des enfants avant qu'ils ne soient jetés au bûcher. Il hurle de rage, impuissant, oubliant sa propre peur. Comme d'autres il essaie de s'interposer, mais très vite il est maîtrisé et entraîné dans une cabane en bois montée à la hâte. Avant d'y être enfermé il est témoin du courage des mères, qui arrachent leurs enfants des mains de leurs bourreaux avant que ceux-ci ne puissent administrer le sacrement du baptême, pour le jeter elles-mêmes dans les flammes où elles les suivent.

 

La porte se referme sur lui. Ses yeux parcourent la pièce plongée dans la pénombre, dans le doux espoir d'y retrouver sa famille, et peut-être d'en sortir vivants. Ses yeux piquent et larmoient, sa gorge le brûle mais il persiste, tant et si bien qu'il ne s'aperçoit pas de suite de la cause de ces symptômes. La construction sommaire est en feu, une autre forme de bûcher. Ainsi périt Samuel sachant que sa famille subira le même sort sans qu'il ne puisse jamais la revoir. "

 

A part quelques convertis, c'est tout le peuple juif de Strasbourg qui connaîtra le même sort. Une extermination quasi-totale, en ce jour de la Saint-Valentin 1349.

 

Tous les biens des juifs seront répartis entre l'Evêque, les magistrats et les artisans, les créances détruites ou effacées. Et afin d'effacer toute trace d'un peuple désigné coupable, la synagogue sera détruite, et une chapelle sera érigée à sa place, une chapelle dédiée à Saint Valentin.

 

 


[1] Ammeister = Chef de la corporation des métiers, magistrat
[2] Stadtmeister = Bourgmestre (Maire)

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